Le maître des cordes

Texte : Justine Lust
Illustration : Paulie Heart

Jour # je sais plus combien depuis le début du confinement.

Il est midi, je me décide à me lever. Je prends un café devant mon laptop, 24 786 cas, 734 morts, zéro message de lui. Je retourne dans mon lit.

Quelques minutes plus tard, les mains et la chatte encore vibrantes, je laisse tomber le Magic Wand à terre. Peut-on développer une addiction à ce truc? Je vérifie à nouveau la messagerie. Rien. Je remonte le temps en glissant le doigt sur l’écran pour voir les anciens messages. On s’est rencontré une seule fois en mars, il y a une éternité, ou quelques semaines, dans le temps d’avant. Je voulais découvrir le Shibari.

Est-ce le fait de t’abandonner qui t’attire vers les cordes, ou c’est plutôt le côté esthétique?

J’aime l’aspect esthétique. Les sensations m’attirent. L’idée de m’abandonner me trouble. Déjà, quand tu touchais mon bras pour me montrer où passent les cordes, j’avais des frissons.

Ce qui m’a troublé moi, c’était ton regard quand justement je touchais ton bras.

J’imagine la sensation des cordes rêches sur la peau nue.

Les cordes sont en jute, mais c’est plutôt doux. Certains aiment les cordes en fibre de noix de coco. C’est grossier comme sur la noix elle même, et ça, c’est plutôt abrasif.

On devait se revoir à son retour de voyage et j’étais impatiente. Je me souviens de l’attente, le désir montant, pimenté d’un brin d’appréhension, tellement je fantasmais sur ce qu’il allait faire.

Sauf qu’à son retour, c’était le confinement. 

Chacun allait devoir rester sur sa faim, isolé de son côté. En temps normal, on aurait classé cette histoire sans suite, un ghosting mutuel ordinaire. Mais plus rien n’était normal. On a continué à s’envoyer des messages, qui sont devenus de plus en plus explicites.

Je te demanderai de t’agenouiller,
je te croiserai les mains dans le dos,
et je commencerai à lier tes poignets.

Je ferme les yeux et j’imagine.

Avec des gestes précis, les mains se mettent à nouer.

Les cordes glissent sur la peau.
Leurs rugosités laissent de légers échauffements.

Elles s’entrelacent dans le dos et dessinent des motifs géométriques. 
Elles menottent les poignets, réunissent les bras en arrière et se croisent autour de la poitrine en plusieurs sillons.

Les mains longent le tracé des épaules en passant la corde, afin de s’assurer qu’elle est bien placée et garde toute sa tension. 

Le buste est encerclé deux fois, 
la première juste en haut des seins, 
la deuxième juste en dessous.

Les cordes s’enroulent autour des chevilles, enlacent les genoux, serpentent jusqu’en haut des cuisses et viennent enserrer les jambes pour les maintenir dans la position souhaitée. Sous l’étreinte du cordage, les muscles se tendent et des lignes s’impriment sur la peau. 

Les mains sont douces, elles prennent leur temps pour attacher, se font caressantes aux endroits sensibles, avant de serrer les liens d’un coup, avec fermeté.

Chaque noeud est une connexion d’un circuit qui active les flux nerveux et chimiques du corps. Brûlures et frissons se confondent. Les sensations mêlées transmettent des signaux contradictoires, de la peur au désir. 

Je vais débuter avec un TK sur la poitrine et dans le dos, puis ficeler tes jambes, depuis les chevilles jusqu’en haut des cuisses… et je vais te regarder te débattre pour te défaire de tes liens, mais aussi voir jusqu’à quel point tu auras du mal à te concentrer sur cette tâche puisque je vais m’amuser à jouer avec toi, à faire courir mes mains partout où ça peut te faire soupirer.

J’imagine.

Les mains expertes, la précision des gestes, la tension des cordes, les regards de défi, la douleur si proche du plaisir.

Imagine une corde qui enserre tes épaules et remonte tes bras joints en s’entrecroisant, formant un treillis enveloppant mais solide, qui se termine autour de tes poignets. Tes bras dressés au-dessus de la tête, une autre corde relie tes poignets à une poutre au plafond, pour que tu puisses presque te laisser aller complètement sans tomber au sol… Ton dos, ton ventre et ta poitrine exposés, prêts à recevoir caresses, morsures, ou griffures.

Les tentatives pour me libérer ne font qu’accentuer la morsure des cordes. Toute résistance étant futile, je capitule et me livre à sa volonté.

La résistance est futile… mais tellement amusante.

Pendant que ma main gauche parcourt les messages, ma main droite est descendue entre mes jambes. Mes doigts se posent sur les lèvres humides.

Aujourd’hui, j’ai envie de te faire edger pendant une heure. Avec ma bouche et mes mains, te faire approcher parfois doucement, parfois rapidement. Ralentir juste avant le moment où tu te sens prête à basculer, ou même arrêter quelques secondes si tu es trop proche. Peut-être même te laisser ressentir les premiers soubresauts mais te priver de la suite, pour le plaisir de t’entendre grogner de frustration et de sentir tes cuisses enserrer ma tête. Une heure comme ça.

C’est cruel.

Je pourrais tellement jouer avec ton corps… T’exciter avec mes mains, t’amener tout proche avec ma bouche, te pénétrer si doucement que tu trouverais la chose presque insupportable. Tu serais forcée d’attendre, juste au bord de l’explosion. 

Je jette mon cell sur le lit, incapable de poursuivre la lecture, ma culotte est mouillée, je suis tellement excitée que je risque de me jeter sur le livreur Uber Eats qui va arriver d’une minute à l’autre. Et toujours pas de message. Je reprends le Magic Wand.

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