Le fantôme

Le jour se glisse par la fenêtre, puis contre mes paupières. Je les ouvre, les meubles de ma chambre s’installent sous mon regard. Je m’enlise dans mon corps comme chaque matin, m’efforçant d’assembler mes pensées en quelque chose de cohérent. Le monde normal s’articule et vient remplacer les traces de ce monde d’avant le soleil, les restes de mes rêves. Ceux de cette nuit laissent les allusions d’un toucher dans mes jambes, sur mes épaules. Mes draps sont doux comme une peau tiède. Je referme mes yeux pour m’enfouir en moi-même. Je cherche d’où vient la sensation, je remonte le cours des traces comme une chasseuse à l’affut. Il ne me reste du rêve que quelques filaments, des éclats d’une voix que je ne reconnais pas, quelques cheveux blonds et une sensation de chaleur dans mon lit. Le visiteur de mes rêves m’imprègne encore de sa présence, élusive, mon esprit ne pense qu’à lui sans savoir saisir ses contours.

Puis tu me reviens en un instant. Je me relève, je replace ton visage sur chacun des quelques filaments, je reconnais ta présence contre les draps. Je t’ai fait plus petit que tu ne l’es vraiment, mais tout aussi beau. La journée continue, il fait froid, les rues sont toujours vides. Je n’avais pas pensé à toi depuis longtemps. Je crois que depuis notre dernière rencontre, j’avais déjà rêvé de toi. Je jette un coup d’œil à nos vieilles conversations, j’ai l’impression de te redécouvrir. Je n’étais pas moi lorsqu’on s’est connus.

Je me rappelle la première nuit. C’était il y a trois ans maintenant. Je sortais en boîte pour la première fois, traînée par le plus forceur de mes amis. Celui-là même qui m’a poussée vers toi lorsqu’il a remarqué ton regard qui me fixait. On a dansé, ou plutôt joué. Je ne connaissais pas les règles, ce qui était acceptable ou non, tu as dû comprendre mes yeux qui te demandaient quoi faire. Le temps effacé par l’alcool, je me rappelle tes lèvres qui apparaissent contre les miennes, mes doigts sur tes tempes, les rires et la mauvaise musique. Je me rappelle l’oubli, les souvenirs obscurs, mes jambes qui flanchent. Je me rappelle la danse, sans savoir combien de temps elle a duré, puis mon pas chancelant hors de la piste. La nuit est chaude dehors, tu appelles un taxi. Mes pieds sont lourds, chaque mouvement me tire vers le sol. Assise dans la voiture, le silence s’installe enfin. Tu es à côté de moi, mais on ne se regarde pas. Je réalise que je ne connais pas ton nom.

On se présente. « Tu es de France ? Ah, moi aussi. » « De où ? Ça fait longtemps que tu es ici ? ». Tu sembles aussi gêné que moi et ça me rassure. Pas assez pour ne pas m’imaginer le jugement du conducteur. On arrive chez toi, on titube contre les escaliers, on arrive enfin derrière la porte de ta chambre. Plus besoin de mots tremblants et incertains, tes gestes parlent, je comprends ton corps contre le mien, le jeu reprend dans tes draps. Je venais de quitter une longue relation, ta peau remplace parfaitement la sienne. J’étais jeune, les clichés sur les filles qui couchent avec un homme comme ça, sans raison, sans antécédents, sont robustes. J’ai une honte discrète qui bride mes membres. Tu pars te laver, je suis seule avec la lune à travers la fenêtre de ton toit. Je la scrute, la clarté revient. Tu reviens t’allonger et je me blottis dans le creux de ton cou. Le lendemain, je pars avant ton réveil.

Comme toi ce matin dans mes rêves. Les journées sont longues et lourdes, je me contente de subsister à travers la fin du monde. Heureusement que me restent les souvenirs. Je relis ton premier message sur Facebook.

« Tu es partie trop vite pour que je réalise que je n’avais ni ton Facebook, ni ton numéro. But I found you. ”. Tu avais trouvé la veille sympa, tu proposes de me revoir. Le message est gentil, sans impératif. J’avais un peu peur, je crois, je t’ai mis plusieurs faux plans avant qu’on aille prendre un verre. On boit, on discute, on rentre chez toi, on se dévore sur ton canapé. Ton souffle est chaud sur ma joue, ta moustache blonde pique un peu ma bouche. On remonte dans ta chambre, tu t’allonges sur le ventre. Ton dos est doux et constellé de grains de beauté. Tu t’endors pendant mon massage.

J’ai encore rêvé de toi. Ça fait trois fois, maintenant. Les détails de ton visage sont plus clairs à chaque fois, comme si tu t’habituais à vivre dans mes nuits.

La fois d’après, j’ai rencontré tes collocs. Je suis entrée chez vous et vous regardiez une vidéo sur les plans cul ; ou comment se sentir fichée en deux minutes. Ça me va, ça enlève un peu de pression aussi. Tu étudiais en finance, en commerce, ou quelque chose comme ça. Tu me racontes tes voyages à New York, l’entreprise que tu rêves de monter. J’étudie alors à HEC et je déteste ça, tu me rappelles ces personnes ambitieuses, mais sans passion. Tu étais doux, pourtant, plein de gentillesse sans contrepartie. Ton corps était droit et dur, mais ta peau était crémeuse et tes mains tendres. Tu t’inquiètes de moi et je sens que tu es sincère, tu cherches à savoir qui je suis. Quand tu me prends les poignets, le cou, les hanches, je m’oublie encore et encore. Je comprends ce que c’est de faire l’amour, le simuler, le fabriquer, jouer à se connaître, apprendre les règles. J’oublie qui tu es, nos corps s’aiment. Je laisse la honte dans le sillage de ton cou.

On fume dans ton lit en regardant des vidéos de lancement de fusées. Tu t’ouvres un peu à moi et je ne sais pas quoi en faire. On n’était pas faits pour savoir se parler. J’apprends par cœur les détails de ton torse, les reliefs de ta main, la position de tes grains de beauté. Quelques jours plus tard, j’arrête de répondre à tes messages. Je te ghost, en bon français. Peut-être que c’est pour ça que tu viens hanter mes rêves ces jours-ci. Ta peau douce se confond dans mes draps, je frotte mes jambes contre la chaleur que tu y laisses. J’essaie de m’accrocher un peu à ton souvenir, de lutter contre l’oubli, puis la journée t’emporte, comme à chaque fois.

Alors j’attends la nuit.

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