L’espace d’un songe

Brandade Walsh

Devant mon café je tentais de retrouver les détails de la nuit. Je me concentrais sur les vapeurs chaudes qui émanaient de la tasse comme si elles allaient me révéler des bribes de ces songes. Je ne me souvenais que très peu des événements alors j’essayais presque de les provoquer selon les émotions qui subsistaient et semblaient pouvoir disparaitre d’une seconde à l’autre. Il fallait les saisir immédiatement, sans trop attendre ni réfléchir. Simplement se laisser absorber et porter par le souvenir et ce que la mémoire, réelle ou re-créée, pouvait alors en recracher.

Je fermais les paupières pour forcer mon esprit à revenir à l’instant d’avant. De la peau. De la chair. Du souffle. Haletant du fond de la gorge, les oscillations des cordes vocales revenaient à mon souvenir avant l’émotion physique d’un visage. Ca raclait la glotte, on sentait s’articuler des va-et-vient autour de la pomme d’Adam. La voix était profonde. On disait que ça conférait une dimension sexuelle. Un rapprochement charnel, une transposition tactile.

Mais est ce que je l’avais aussi créée cette voix d’outre-tombe pour faire écho à des souvenirs et fantasmes? Etait-elle réellement si profonde ou en avais-je moi-même fait baisser la tonalité de quelques octaves? Je connaissais l’identité de celui pour qui, chaque nuit, je parcourais mes songes. Inlassablement pour tenter de le retrouver. Puisque le jour ne semblait pouvoir m’offrir sa peau, alors je me réfugiais dans les méandres de la nuit pour m’en délecter. Dans le confort de l’obscur, je pouvais me blottir contre un torse maigre, par essence peu confortable, mais qui devait représenter en réalité ce que l’univers offre de plus agréable. Dehors il y avait l’angoisse qui parcourait les grandes artères comme les ruelles. De jour comme de nuit, le vilain terrorisait le monde. Et moi, du fond de ma couette, je poursuivais ma quête. Il y avait eux qui cherchaient un vaccin; puis moi, qui cherchais son visage.

Referme encore un peu les yeux, force les traits. Accentue le creux de la joue. Découpe le menton pour lui rendre réalité.

Je me concentrais de plus belle. Je me donnais un peu d’aide dans les volutes de fumée pour discipliner mon esprit au voyage, le prendre par la main et l’accompagner là où il devait poursuivre l’expédition. Là où se trouvent ses lèvres sur les miennes et sa salive sur mes hanches. Là où il pourrait déverser un flot microbien en travers de ma rétine, au profond de ma gorge. Mais la nuit a cela de beau qu’elle peut annihiler les angoisses diurnes. Je les déposais au pied de mon matelas le soir pour me délester de toute charge mentale dans l’attente de mon rendez-vous onirique.

A défaut d’y parvenir avec succès chaque nuit, je fantasmais alors de jour, paupières closes. Venant me saisir à ma fenêtre, tapant sur mon épaule et susurrant un « ça va ? ». Deux mots d’un ordinaire surprenant qui avaient pourtant la capacité de me retourner de l’estomac à l’intestin, introduisant du même coup non pas un ou quelques papillons mais une volière entière libérée et tournoyant au fond de mon ventre. La pupille dilatée et le cœur sortant de la poitrine à l’image d’un Tex Avery. Mes mains étaient moites, il dessinait de joie ses lèvres, ses yeux sombres souriaient et je pouvais y plonger entièrement. Le vent était tiède, évoquant une caresse douce et sucrée. Il soufflait, agréable. Il soufflait plus fort, balayait ma tasse de café. J’ouvrais mes paupières, les mains encore humides et la respiration encore saccadée. Mes joues continuaient de sourire. Mais lui n’était plus là. Je le chercherais à nouveau, ce soir, demain ; chaque nuit.

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