La fille

Rebecca Rotermund

Chapitre 1

La fille est allongée nue dans son lit. Elle ne dort pas, son esprit tournicote. Elle a passé sa nuit à faire, malgré elle mais avec plaisir, des rêves érotiques. Tous à tendance saphique.

Elle en fait depuis sa préadolescence. Elle a toujours été curieuse du sexe. Elle en a découvert une partie de la réalité avec des hommes, quand elle était jeune. Très jeune – trop jeune, diront certains. La fille était précoce, c’est un fait, depuis elle n’a jamais arrêté. Elle a fait des pauses, parfois elle s’est ennuyée, souvent elle s’est amusée, il lui est arrivé d’en être écœurée, mais surtout un petit quelque chose lui a toujours manqué. Même si elle a jeté son dévolu et orienté ses appétits – prétendument voraces – sur les hommes dès sa puberté, elle n’a jamais pu s’empêcher de s’imaginer avec des femmes. Mais elle n’a jamais osé passer le cap.

La fille se tourne et se retourne dans ses draps qui la gênent. Elle s’agite autant que son esprit bat la campagne. Sa tête, embrumée par des rêves aux scènes composées de corps féminins qu’elle croit connaître, mais qu’elle ne reconnaît pas, peine à émerger. Son corps est trop lourd et trop électrique pour qu’elle puisse se lever et entamer sereinement sa journée. Elle sait parfaitement ce qu’elle doit faire pour faciliter son éveil et sa matinée : il faut qu’elle commence par jouir, par se toucher, par se caresser.

Elle rejette les draps, elle a bien trop chaud, et puis elle est seule dans son appartement, alors à quoi bon jouer les pudibondes… Allongée, le dos bien à plat, le bassin et les fesses plaqués au matelas, elle ouvre ses cuisses, plie ses genoux et fait descendre très vite ses mains jusqu’à son sexe gonflé qui les attendait. Son corps et les différents éléments qui le composent sont de petits compagnons fidèles, qui loupent rarement un orgasme quand elle joue avec eux. Ses mains effleurent à peine ses hanches ou ses seins, tant elle est pressée par ce besoin.

Elle recherche les visions érotiques, voire pornographiques, offertes cette nuit par son cerveau pendant qu’elle était endormie. Les images sont floues, mais suffisantes pour qu’elle s’y fixe et laisse aller ses doigts sur les plis de son sexe. Elle aime bien en tracer les contours, sentir ses lèvres gonfler et le sang y battre, passer un doigt entre les deux pour les décoller, en vérifier la moiteur, se servir de ce doigt humidifié pour aller dessiner des cercles, circonvolutions et pressions sur son clitoris qui, en général, le matin, l’attend sagement mais bien excité, alimenté par son cerveau qui en matière de désir ne connaît pas le repos.

La fille est toujours très encline à se procurer elle-même un orgasme au réveil de songes où son être nocturne, succube lesbien, s’est exprimé. Excité et frustré. Cette nuit, elle a rêvé qu’elle baisait avec des femmes à foison ; les embrassant, les léchant, les caressant, laissant traîner ses doigts et sa langue un peu partout, sur et dans des chairs mystérieuses, fantasmées, qui n’existent pas, jusqu’au moment où – et ça lui arrive régulièrement – elle devient dans son rêve un homme et qu’ainsi bien membrée elle les prend. Frustration ultime quand elle se réveille et qu’elle réalise qu’elle n’a pas d’érection, en dehors de celle de son clitoris. Frustration aussi car, elle n’a jamais osé le saphisme, les occasions ont été peu nombreuses et se sont dérobées, et puis parce qu’elle trouverait sans doute obscène d’utiliser sur une femme, pour vivre un de ses fantasmes, une ceinture godemichet.

Elle arrête de réfléchir et continue ses mouvements de sa main droite, se concentrant sur les visions obsédantes que le sommeil a bien voulu lui livrer en cadeau empoisonné. Sans même s’en rendre compte, elle se tourne sur le ventre, enfouit la tête dans son oreiller, écrasant ses seins épais et ses hanches pleines sur son matelas. Elle utilise maintenant ses deux mains, la droite qui accélère encore ses cercles sur le point névralgique, la gauche qui tient et maintient ses lèvres bien ouvertes pour aider à bien découvrir celui-ci.

Elle ne jouit pas assez fort et trop vite, ça lui arrive parfois quand elle se réveille dans cet état-là. La fille est déçue et agacée : à l’âge qu’elle a, elle ferait bien d’arrêter de fantasmer et d’enfin essayer. Il faudrait sauter le pas, cesser la frustration de rêver d’actes flous, parce qu’elle ne les connaît pas, qu’elle les a seulement vus parfois dans des scènes de films pornos tristes et loin du plaisir féminin, qu’elle les imagine sans parvenir à vraiment se les représenter ; ce plaisir et cette jouissance de deux corps de femmes emmêlés… Mais, en même temps, elle a peur d’être déçue, ou d’être elle-même décevante, en réalité, et de détruire irrémédiablement un de ses fantasmes préférés.

Pourtant, aujourd’hui, et c’est sans doute la raison de sa nuit pleine de chairs féminines, elle a enfin pris la décision de s’inscrire sur une application de rencontres réservée aux femmes, pour obtenir un rendez-vous et tenter d’apporter enfin de la réalité à ses désirs.

Il y a peu de choix en ligne, pas beaucoup de profils qui lui plaisent, et la journée se passe  mornement à« swiper » d’un profil inintéressant à un autre peu satisfaisant. C’est que la fille est difficile, elle a une idée précise du genre de nanas qui pourraient lui plaire et la faire mouiller. Elle qui est très féminine préfère les femmes au style tomboy, au côté masculin un peu prononcé, alors elle ignore les profils de femmes comme elle, ou de celles dont le physique de brindille lui déplaît, car elle a ce penchant pour les corps aux courbes pleines qui sauront se mêler aux siennes.

La journée est décevante, personne ne lui a plu, aucune des femmes en ligne ne lui a tapé dans l’œil. La fille a vaqué à ses occupations, tout en maintenant une attention certaine et fébrile sur cette application de rencontres qui la fait se sentir encore plus frustrée. Pourtant rien de grave en réalité, elle n’est dessus que depuis une toute petite journée.

La nuit qui s’ensuit est agitée. Elle se couche en y pensant, forcément cela influe sur ses rêves, et ceux-ci sont en retour remplis de femmes qui s’amusent à la titiller, à la caresser, mais sans jamais aller jusqu’à la faire jouir, pour la laisser, moqueuses et goguenardes, totalement frustrée. Elle sent des mains qui la touchent, l’empoignent, prennent ses seins et les stimulent, jouent avec ses pointes, saisissent ses hanches, ses fesses – zone hautement érogène chez elle –, glissent autour de sa vulve, mais se refusent à s’y enfoncer ou à s’y attarder suffisamment pour que son orgasme soit déclenché.

Elle se réveille furieuse, prête de nouveau à se masturber. Rageuse, elle se fait jouir trois fois de suite, le clitoris trop sollicité est prêt à exploser, c’est encore une fois un loupé.

Avant de se lever, la fille attrape son portable pour éviter que le réveil inutilement se remette à crier. Aussitôt, son regard est attiré par les notifications de cette nouvelle application de rencontres lesbiennes sur laquelle elle s’est inscrite hier, qui manifestement n’ont pas fini de clignoter sur son écran.

Elle porte son attention aux femmes qui lui ont envoyé une invitation. Elle louche sur les photos, essaie d’imaginer sa chair nue et toute son intimité qui s’emmêleraient avec celle-ci, ou celle-là, puis encore une autre. Aucune n’éveille en elle un désir évident, une certitude de vouloir aller plus loin, de passer le cap du simple fantasme à la réalité. Une moue boudeuse apparaît sur son visage, mais elle continue de faire défiler ceux des femmes qui sont inscrites là et qui tentent de solliciter son attention ou son émoi.

Ses doigts glissent sur l’écran, à défaut de glisser sur leur peau. Puis un profil retient son attention. Une brunette, cheveux courts, visage plein, bouche gourmande, sourire ravageur, yeux pétillants, la fait s’arrêter. En quelques secondes à peine, la fille se sent attirée. Elle lit la fiche de présentation, peu remplie – mais plus que sur la plupart des profils –, et le mot « culture » lui saute aux yeux : au moins, même si en la rencontrant cette femme lui déplaisait, ou si trop couarde au dernier moment elle renonçait, la rencontre pourrait tout de même être sympathique, elle pourrait toujours parler culture avec elle à défaut de se faire culbuter.

La fille retourne sur la photo, jolie capture en noir et blanc d’une belle femme à un beau moment. Sa curiosité est attisée, son excitation remonte, la pulpe de son doigt lui fait découvrir trois autres portraits de cette inconnue qui, clairement, en peu de mots et une seule photo, lui a déjà fortement plu. La jeune femme en question est mise en scène sur une plage. Souriante, un tee-shirt tout simple qui dévoile les atouts qu’il y a en dessous, cheveux courts presque en brosse, déjà en bataille, comme prêts à laisser des doigts aller y jouer, et surtout des lèvres pleines à l’air moqueur et joueur : photographies probablement de vacances qui sont décidément bien choisies par leur propriétaire, puisqu’elles donnent manifestement envie à la fille.

Elle clique, sans tergiverser plus longtemps, sur « accepter l’invitation ». Dire que son cœur s’emballe serait faux, il n’est pas question ici de sentiments mais d’un potentiel rapprochement corporel. Il s’agit à présent de lancer la conversation, pour voir si justement cette cible en a assez. C’est que la fille est sapiosexuelle et qu’elle n’envisage pas de coucher avec une personne qui intellectuellement la répugnerait. Une très belle femme avec un encéphalogramme plat la refroidirait.

Les photos lui plaisent vraiment, son esprit s’égare quelques instants. La voilà qui met maintenant un visage, et presque un corps – du moins ce qu’elle en devine –, sur son désir. Cela fonctionne, la fille est titillée, son esprit et son corps se trémoussent, il lui vient une forme légère, mais certaine, d’humidité.

Chapitre 2

Pour une fois, c’est elle qui prend les devants. D’habitude, avec les hommes, elle attend toujours que ceux-ci fassent le premier pas, qu’ils l’invitent, qu’ils débutent la conversation, qu’ils la mènent, en bref qu’ils se débattent ou se démerdent pour lui montrer leur intérêt, la séduire et essayer de l’emballer, même si elle sait clairement mener sa barque et leur faire comprendre si oui ou non elle est intéressée et si cela lui plaît.

La fille n’est pas une fanatique des rencontres en ligne. Pourtant, c’est bien ainsi, depuis qu’Internet facilite grandement celles-ci, à cet endroit qui n’en est pas vraiment un mais qui est devenu son terrain de chasse et de jeux préféré, qu’elle aime à s’y exercer. Puisqu’elle n’est pas des plus sociables, sortir uniquement pour aller draguer, trouver un partenaire sexuel ou, comme certains aiment le dire vulgairement, se faire tirer l’a toujours gonflée. Perte de temps à devoir se préparer, à chercher où aller, à flairer, dénicher, puis faire croire à son gibier que c’est elle qui l’est, à soutenir une conversation, risquer d’en être déçue, devoir recommencer, le tout dans la même soirée, jusqu’à peut-être trouver un homme qui lui sied…

De plus, risquer de faire tout cela pour rentrer bredouille, et dans un laps de temps assez court afin de rentabiliser ses efforts, la gonfle prodigieusement. Aussi cela fait une bonne décennie que la fille drague en ligne, tant pour y trouver un véritable compagnon – ce qui lui est déjà arrivé bien que son couple ait fini par éclater – que dans le but de se divertir et de prendre du plaisir avec un homme sur un temps imparti, défini et donné.

En bref, pour un coup d’un soir comme dans non pas l’espoir mais la potentialité de trouver la bonne personne, ou un bon amant sur un long terme, la fille préfère depuis bien longtemps chercher sur Internet que dans la vie réelle. Cela fonctionne, c’est testé et approuvé par elle : des amoureux, elle en a eu, des amants fougueux exceptionnels ou totalement foireux également, sur une longue ou très éphémère durée, elle en a bien trouvé. Réaliser avec cette méthode un gain certain de ce temps qui lui fait défaut, entre le travail et la bassesse logistique de la vie quotidienne, cela lui convient et c’est même parfait, en vérité, il n’y a besoin que d’une connexion internet pour y arriver. Et cela permet également, juste quand il s’agit de légèreté et d’amusement, de courir plusieurs lièvres à la fois, ce qui en sus ne se voit pas.

Et puis, ainsi, elle ne le fait pas dans ses réseaux amicaux ou professionnels, évitant que ses connaissances, proches ou collègues sachent ce qu’elle fait ou ne fait pas de son cul. L’anonymat est synonyme de sécurité pour une femme à la vie sexuelle active et qui ne souhaite pas le divulguer, et pour cela Internet est plus que parfait.

Avec le temps, et la pratique aidant, elle a appris à mener les conversations et à devenir de plus en plus entreprenante sans le montrer. Aussi, cette fois-ci, elle ne se sent pas gênée par le fait d’être la première à aller parler à l’autre, ni par celui de diriger une discussion qui mène clairement au but d’une rencontre, d’un soir ou non, et tend donc distinctement vers un rendez-vous à haut potentiel sexuel.

La conversation débute. Celle-ci se fera par à-coups, découpée par les hasards de leur temps libre respectif. Entre un dossier et un autre au travail, dans le métro en rentrant du bureau, en se couchant, en se levant, sur la pause déjeuner, la fille ne cesse de loucher sur son écran pour aller y papoter. Peu importe le moment et l’heure, l’essentiel est de savoir si le feeling est là, et si elle va se décider à réellement sauter le pas.

La jeune femme au bout de l’écran s’appelle Fanny. C’est parfait, en anglais et surtout dans son argot, Fanny n’est pas un prénom, mais un mot un peu cru pour désigner le sexe féminin : fanny signifie « chatte ». Ce point est divertissant, la fille le prend comme un bon signe et s’en amuse franchement, c’est ridicule mais c’est le petit plus qui lui fait se dire « pourquoi pas ? » La fille n’est pas superstitieuse, mais de temps en temps, quand ça l’arrange, elle aime bien interpréter les aléas et hasards du quotidien, surtout s’ils sont en sa faveur. Les petits bouts de conversation continuent et s’enchaînent de manière fluide. Elle se dit, assez rapidement, qu’elle ira sans problème à un rendez-vous si Fanny le lui propose.

Trois semaines passent ainsi. La fille se disperse souvent dans des rêveries les yeux grands ouverts. Elle imagine cette bouche pulpeuse sur la sienne. Bien qu’elle ait déjà embrassé des filles qui l’ont allumée et se sont ensuite jouées d’elle et se sont dérobées, bien qu’elle ait aussi déjà roulé des pelles à ses copines hétéros, surtout ados, quand celles-ci étaient trop alcoolisées, elle ne peut s’empêcher, devant le charnu des lèvres de Fanny, d’être troublée.

Elle a cette envie irrépressible de les découvrir, de connaître la texture, le goût de la bouche de cette femme, de savoir comment elle embrasse. De savoir aussi, en réalité, si ça va « matcher ». Parce que la fille a compris depuis longtemps qu’un baiser lui apprend si la personne en face sera ou non un bon amant, si ce nouveau partenaire saura la faire jouir, s’il y aura compatibilité, si l’alchimie des corps sera là, ou si l’ennui ou la déception viendront.

Et puis l’idée de ces lèvres sur les siennes, qui iront ensuite la parcourir si l’envie et le désir deviennent mutuels, l’électrise. Elle y pense beaucoup. Trop souvent. Va voir régulièrement les photos, rêvasse. Déroule dans sa tête des pensées plus ou moins impures.

Le soir, fatiguées par leur journée, les deux filles discutent pourtant de longues minutes par écrans interposés. Moins de sommeil en perspective, mais le plaisir de réaliser son fantasme de longue date compense ce temps qu’elle vole à celui de son repos. Quand le sommeil vient malgré tout, se fait trop pressant, et qu’elles se quittent virtuellement, la fille reste à s’imaginer ce corps inconnu, qu’elle voit trouble parce qu’elle n’en a qu’une vague idée, mais qu’elle imagine doux et plein, aussi charnu, joyeux et mutin que le sourire auquel il appartient. Elle pense à la chaleur de cette chair, puis à celle qui monte en elle.

La fille se masturbe beaucoup pendant toutes ces soirées. Elle compose dans sa tête les mille et une manières par lesquelles elle se fera croquer, et elle l’espère dévorer, le jour où elle va rencontrer Fanny. Alors ses doigts s’activent souvent. Les yeux clos ou mi-clos, parfois allongée sur le dos, ou plus souvent sur le ventre, elle fait onduler ses hanches et son bassin, ses seins frottant sur le coton des draps, la courbe de sa chute de reins s’accentuant au fil des mouvements, ses fesses se relevant pour laisser ses mains passer et s’agiter là où son plaisir naît.

Bien qu’elle ait rarement eu du mal à jouir depuis qu’elle a appris, tardivement, à se satisfaire seule, elle enchaîne les échecs masturbatoires depuis qu’elle a pris cette décision de faire l’amour à une femme. L’appréhension vient sans doute se mêler inconsciemment dans sa tête à ses aspirations. Les questions surgissent et lui gâchent, sans qu’elle s’en rende compte, sa capacité à se faire plaisir puis à jouir.

Elle finit par en être légèrement irritée. Le sexe, et surtout la masturbation, est pour elle un moyen simple, efficace, de se défouler. Pour commencer ou terminer une journée en beauté et dans la sérénité. Quoi de meilleur qu’une ou plusieurs petites morts pour se lever du bon pied ou s’endormir apaisée ?

Il lui faut trouver un moyen pour patienter et décompresser. D’autant que les conversations avec Fanny lui plaisent vraiment, et que cela ne l’a pas rebutée quand celle-ci lui a fait comprendre qu’éventuellement elle cherchait plus qu’un coup d’un soir ou de plusieurs nuits : l’idée de trouver dans la compagnie de cette femme plus qu’un simple usage, objet à fantasme, exutoire à sa sexualité fantasmée ne l’a pas gênée.

Disons-le clairement, la fille est frustrée et quelque peu stressée à l’idée non plus d’être déçue, mais d’être décevante. Et si elle se trouvait totalement nulle, potiche et gourde pour donner du plaisir à une autre ? L’idée lui est inconcevable, alors elle commence à traîner sur le Net pour se documenter sur les plaisirs charnels entre femmes. Ce qui est ridicule car, en vérité, si elle pratique l’onanisme avec succès, il s’agit simplement de reproduire en partie cette pratique et de l’adapter pour combler le corps de l’autre femme, qui devrait un minimum lui ressembler.

Mais sait-on jamais… Et puis il y a une telle multitude de formes que prend la sexualité et de manières d’agir pour jouir et pour faire jouir, ce qu’elle a bien appris avec les hommes, chacun ayant ses propres particularités, qu’elle aimerait assez ne pas être totalement prise au dépourvu et se sentir absolument empotée.

C’est ainsi que la fille se retrouve, un vendredi soir, en kimono – unique vêtement qu’elle porte quand elle est seule chez elle –, assise sur son canapé, décidée à consacrer sa soirée à se documenter. Elle lance son navigateur web, commence ses recherches, ne trouve rien de bien précis, rien qu’elle ne sache déjà, théoriquement du moins, et se trouve face au vide absolu du Web sur la question du sexe et du plaisir exclusivement féminin. Pas de miracle, pas de tutoriel pour apprendre à satisfaire sa peut-être future demoiselle. Elle bâille d’ennui devant les textes plats ou les quelques vidéos éducatives en ligne, qui ne lui apprennent rien et n’excitent pas son imagination. La fille tapote sur son clavier, essaie d’autres mots, tente d’autres recherches, en vain, rien de convaincant pour son apprentissage lesbien. L’échec est complet.

Après un moment, et bien que cela ne lui soit quasiment jamais arrivé, elle se décide à faire un tour du côté des sites pornographiques, univers qui ne l’a jamais vraiment attirée, ni plus jeune ni maintenant. Elle en a d’ailleurs une vision, dans ses vagues souvenirs, de quelque chose d’un peu dégradant. Mais, n’y étant pas allée depuis des années, presque une petite décennie en vérité, elle se dit que le domaine a peut-être changé. Entre la légère montée du féminisme, le nouvel intérêt que l’on veut bien porter – ou faire semblant de porter – à la question du plaisir féminin et de sa place, il est possible que le tout ait un peu évolué.

La voilà qui joue sur les touches du clavier de son ordinateur avec ses longs ongles, ongles qu’elle aura d’ailleurs intérêt à couper, comme elle a cru le comprendre ce soir, pour ne pas blesser sa potentielle partenaire. Ces tapotements du bout des doigts, accompagnés de cliquetis qui résonnent dans le silence de son appartement, lui apportent un résultat bien plus probant. En veux-tu en voilà, du porno mettant en scène des femmes entre elles, il y en a.

En réalité, comme elle va le constater après en avoir visionné un peu, il y a un souvent un homme, voire plusieurs, qui viennent les rejoindre après. Rares sont les scénarios, si on peut les appeler ainsi, qui ne mettent en scène que des femmes. Encore plus rares sont ceux qui ne sont pas faits pour satisfaire uniquement un public masculin. Mais ça, la fille s’y attendait. Elle n’est pas née de la dernière pluie et sait bien que l’on considère les hommes comme étant quasiment le seul public intéressé par le domaine de la pornographie.

Défilent d’abord sous ses yeux des dizaines et des dizaines de photos montrant des corps de femmes à l’intimité plus ou moins offerte. La fille n’a pas de dégoût pour la nudité des autres, ni de gêne à l’idée de voir des corps nus, dans une volonté de sexualisation ou non, même si elle s’interroge souvent sur le nombre réel de femmes qui font cela de leur plein gré, et de celles qui ne l’ont jamais regretté, la société étant ce qu’elle est. Elle essaie de faire abstraction de ces idées qui lui viennent en tête et de se concentrer sur son sujet.

Ces minutes passées devant ces images, qui n’appartiennent plus aux corps qu’elles représentent, lui confirment au moins le plaisir qu’elle éprouve à les regarder. Les corps nus de ces femmes ont un côté excitant.

Les vidéos, en revanche, la laissent perplexe. Elle trouve ça faux et assez macho. Ça l’a fait débander, l’excitation retombe. Elle préfère arrêter.

La fille met alors de la musique, regarde une nouvelle fois les photos de Fanny, s’allonge sur son canapé, passe ses deux mains sous sa tête et se met, les yeux grands ouverts, à rêvasser. Elle songe à elle, cette femme à la présence irréelle, au physique pour le moment inexistant, qu’elle a envie de connaître charnellement en dehors du virtuel. Le kimono glisse, son esprit aussi, et la voici à demi endormie, dans un léger flou, s’imaginant aimer et célébrer le corps de cette femme avec entrain. Comment sera sa langue sur la sienne, ses mains sur ses courbes ? Est-ce qu’elle osera glisser ses doigts sur une intimité féminine qui n’est pas la sienne ? Quel sera le goût du corps, de l’épiderme de cette autre femme ? Quels mouvements seront les bons pour la faire jouir, et est-ce qu’elle saura faire tout cela ? Est-ce que, face à ce sexe inconnu, bien que semblable au sien, elle ne sera pas prise au dépourvu ?

Le bon côté, c’est que, ainsi insatisfaite depuis un moment qui commence à lui sembler long, elle sent son ardeur à rencontrer cette fille et à se lancer ne faire que décupler.

Les jours passent, et la pression monte doucement. C’est agréable, comme sensation, dérangeant également de sentir celle-ci grandir en elle. Elle retrouve ses quatorze ans, cet émoi des premières fois. Cette curiosité du sexe qu’elle a un peu perdue, bien qu’elle l’ait toujours ressentie lorsqu’elle a changé de partenaire, alors que là il ne s’agit pas uniquement de découvrir les particularités d’un nouveau corps masculin, mais bien les spécificités d’une anatomie avec laquelle elle n’a jamais joui.

Les petits bouts de conversation s’enchaînent et, pour une fois, bien que cela dure, elle ne s’ennuie pas. Fanny est drôle, brillante, sa conversation est agréable, douce, joueuse, sexy, mais sans jamais vraiment lui rentrer dedans. La fille, qui a pris les devants en commençant la conversation, attend maintenant sagement que cette presque inconnue lui propose un premier rendez-vous.

Quasiment trois semaines d’attente, le désir décuplé, la culotte mouillée, avant que Fanny le lui suggère. Ça y est, c’est arrivé, dans quelques jours elles vont se rencontrer.

À suivre…

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